La voie du milieu
L’abolition de l’emblématique PEQ (Programme de l’expérience québécoise), qui offrait jadis une voie rapide vers le Certificat de sélection du Québec pour de nombreux immigrants travailleurs et diplômés francophones, continue de susciter des préoccupations chez les employeurs. Malgré la réouverture partielle promise par la nouvelle première ministre du Québec, l’incertitude demeure bien réelle. Au Groupe Maurice, plus de 300 employés sont concernés par ces changements et ajustements successifs, avec des impacts tangibles quant à leur futur. Alain Champagne se sent particulièrement interpelé par une situation qui non seulement heurte ses valeurs profondes, mais également les ressources humaines et opérationnelles de l’entreprise. Nous l’avons rencontré.
Alain, expliquez-nous pourquoi ce sujet vous remue autant.
Comme on le sait tous, les changements au PEQ touchent des gens qui ont quitté leurs familles, amis, cultures et racines pour venir s’établir ici. Ils ont répondu à une demande et à une promesse qu’on leur avait faite, soit celle de pouvoir travailler, s’intégrer et, si tout se passe bien, d’envisager leur avenir ici grâce à l’obtention du Certificat de sélection du Québec menant à la citoyenneté.
Aujourd’hui, on leur impose un virage abrupt, une gestion en dents de scie, qui alimente leur inquiétude et fragilise profondément leur confiance envers notre province, et avec raison.
On ne peut pas exiger des efforts d’intégration exemplaires si on change les règles du jeu en cours de route. Bien qu’il y ait, depuis quelques jours, une remise en question face à cette volte-face du PEQ, pour moi, il s’agit d’une situation qui aurait pu être évitée. On ne peut pas jouer au yoyo, comme ça, avec des règlements qui ont un impact considérable sur des gens. C’est inhumain à mon sens.
Il me semble qu’en 2026, au Québec, avec tout ce qui se passe mondialement, on ne devrait pas avoir à se questionner sur la crédibilité de celles et ceux qui édifient ou abolissent nos programmes sociaux. Une méfiance est née chez cette partie de la population et on ne peut pas les blâmer.
En quoi tout cela vous confronte-t-il en tant que président du Groupe Maurice ?
Ça contraste beaucoup avec qui je suis et la manière dont j’aborde mon rôle. Être gardien du bien-être des gens, c’est un privilège… mais aussi une grosse responsabilité. Il faut le faire avec beaucoup d’humilité, de bienveillance et de respect.
Comme employeur, ça me peine énormément parce que ces personnes font partie de nos équipes, de notre quotidien… de notre grande « famille » depuis souvent plusieurs années. Les directrices générales et directeurs généraux, les chefs de service, les résidents et même certains employés du siège social me font régulièrement part de leur consternation, en m’expliquant à quel point ces personnes sont engagées, compétentes et contribuent plus que positivement à la qualité de nos milieux de vie. Les savoir confrontées à l’incertitude quant à leur avenir, ça vient toucher des cordes sensibles chez moi.
C’est vraiment difficile à saisir tout ça, surtout, qu’à la base, on a grandement besoin de travailleurs qualifiés. C’est d’autant plus injustifié !
En effet. Entre restrictions, refonte et promesse de réouverture du dossier encore incertaine, on envoie des signaux contradictoires à des personnes désormais confuses quant à nos intentions réelles. La patience a tout de même des limites ! On risque donc de devoir se priver de talents qualifiés, motivés et déjà intégrés, dont le marché du travail a pourtant cruellement besoin.
Non, selon moi, l’abolition, la suspension ou la refonte du PEQ ne règle rien en profondeur. C’est une réponse simpliste à un problème beaucoup plus complexe. On ne peut pas ignorer le coût humain de cette mesure. Est-ce qu’on a réellement considéré la personne derrière l’emploi à combler ? Comprenons-nous véritablement tout ce qu’implique un parcours d’immigration ? Le temps investi, les efforts constants, les moments de découragement, les deuils et renoncements, et surtout, la résilience qu’il faut déployer pour reconstruire sa vie ailleurs ?
Mais ce qui est le plus perturbant pour moi, ce sont les discours d’intolérance qui ressortent sur la sphère publique lorsqu’un enjeu social concernant les immigrants fait les manchettes. Lire ou entendre ces personnes être parfois dépeintes comme des « profiteurs » ou des gens qui « volent des emplois », c’est non seulement choquant, mais profondément injustifié. C’est de la méchanceté gratuite et je ne peux pas rester silencieux face à ce genre de propos.
Quelles sont les conséquences de cette nouvelle politique sur Le Groupe Maurice ?
Puisque ça concerne les conditions de beaucoup de travailleurs étrangers et de diplômés internationaux, à ce jour, c’est au-delà de 300 employés du Groupe qui sont visés, à différents degrés et de différentes façons. C’est vraiment crève-cœur parce qu’on se sent impuissants : on est réellement à court de ressources pour les aider. Si rien ne change, plusieurs de ces personnes verront l’obtention de leur résidence permanente compromise.
Il faut savoir que le départ d’un employé, surtout s’il est apprécié de ses pairs et de la clientèle, a un impact bien au-delà de ses fonctions. C’est tout l’écosystème de la résidence qui est atteint. C’est faire le deuil abrupt de quelqu’un qui nous a touchés et marqués par sa gentillesse ou son empathie. Ce sont des sourires qu’on ne recevra plus, des confidences qui ne se feront plus… c’est parfois même une chaleur, qui donne une raison de plus de se lever le matin, qu’on ne sentira plus.
Chaque personne a une valeur unique. Ce n’est pas qu’une question d’emploi : c’est aussi une question de présence et de liens qui disparaissent. C’est un tissu social qui s’effrite, celui qui fait de nos résidences, des milieux de soutien et de partage. J’ai donc beaucoup de mal à imaginer comment tout ça va se vivre au quotidien.
Que feriez-vous à la place du gouvernement, considérant les défis actuels de main-d’œuvre et d’immigration ? La solution se situe-t-elle dans la façon de faire ou d’être ?
Les deux, à mon avis. Fédérer les ressources autour d’initiatives positives dans le but d’aider à nous élever collectivement, ce serait un début prometteur. Mais ça demande de mettre l’intérêt commun au centre des priorités, et donc de tasser l’ego pour que chaque partie puisse se parler « vraiment », sans tenter d’avoir raison à tout prix. C’est ce que Luc Maurice est parvenu à faire avec Mission Unitaînés et c’est ce pour quoi ce projet est un succès sur toute la ligne.
L’enjeu de l’immigration et de la capacité d’accueil du Québec est légitime. Toutes les controverses majeures — que ce soit la crise du logement, le système de santé ou l’éducation — doivent être discutées. Mais, s’il vous plaît, faisons-le de façon intelligente ! Faisons-le dans le respect de l’autre, dans la nuance plutôt que dans la catégorisation.
On a malheureusement perdu l’art de débattre : on est plus rapidement dans le jugement et la polarisation. On a besoin d’écouter davantage et de poser des questions afin de mieux comprendre les différents points de vue. C’est un réflexe qui est en voie d’extinction, on dirait…
Qu’est-ce que vous nous conseilleriez de faire pour éviter les jugements et les conclusions faciles ?
Selon moi, le déni et la mésinformation encouragent les opinions malveillantes et les dérapages. À l’inverse, se renseigner — mais le faire auprès de sources crédibles — est essentiel pour émettre des opinions pertinentes. Je fais donc délibérément le choix de continuer de m’informer, de considérer tant les points de vue de droite que ceux de gauche, dans le but d’avoir une vision juste d’une situation.
En fait, c’est l’équilibre qu’on recherche, comme dans un balancier. Le but ultime est de se ramener au centre. De rechercher la voie du milieu. Et cette voie, c’est celle de la compréhension. C’est la seule façon, à mon avis, d’éviter les jugements faciles et les adhésions aux partis pris polarisés.
Est-ce qu’il y a de l’espoir ?
Bien sûr. Il faut continuer d’avoir confiance en la nature humaine. C’est certainement ce qui a poussé la nouvelle première ministre à rouvrir le dossier du PEQ. L’espoir est donc là !
C’est vrai qu’on a parfois l’impression de naviguer en plein brouillard, dans un contexte marqué par l’instabilité des décisions, la perte de repères et un durcissement des discours.
Ça vient forcément nous atteindre, autant individuellement que collectivement. Mais ce serait trop facile de jeter la serviette. Et je refuse de le faire. C’est pourquoi je choisis de demeurer outré, même si c’est exigeant moralement, particulièrement en ce moment.
Restons informés. Restons critiques. Mais restons au milieu, pour tenter avant tout de comprendre avant de juger.
Merci, Alain, pour cette rencontre inspirée et inspirante. Nous continuerons effectivement de nous tenir informés de l’avancée de la situation, de nous indigner et de nous mobiliser, si nécessaire. Merci de nous montrer comment le faire avec autant d’humanité, de conviction et d’élégance !