Luc Maurice

LETTRE OUVERTE À M. HÉBERT SUR LE PROJET DE L’ASSURANCE AUTONOMIE

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Le mardi 5 Novembre dernier, la RQRA a été invité à assister à la commission parlementaire sur l'assurance autonomie.

Le livre blanc de l'assurance autonomie présenté par le ministre de la santé, M. Réjean Hébert, vise à favoriser la prestation de services aux personnes âgées et protéger le financement qui leur est destiné, des objectifs que nous partageons complètement. Toutefois, la faisabilité du projet nous inquiète.

Suite aux vives réactions qu'a suscitées mon intervention lors de la commission parlementaire, j'ai adressé, avec M. Yves Desjardins, Président-directeur général de la RQRA, une lettre à M. Hébert afin de lui présenter plus en détails les raisons de notre appréhension et nos interrogations.

Aujourd'hui, je souhaite partager avec vous cette lettre et les éléments qui nous ont poussé à intervenir au sujet de l'assurance autonomie. Je vous souhaite à tous, une bonne lecture.

 

Monsieur Réjean Hébert

Ministre de la Santé et des Services sociaux

Édifice Catherine-de-Longpré
1075, chemin Sainte-Foy, 15e étage
Québec (Québec)  G1S 2M1

 

Monsieur le Ministre,

Suite à notre passage, le mardi 5 novembre dernier, à la commission parlementaire sur l'assurance autonomie, on nous a informés que nos interventions concernant le Livre blanc sur l’assurance autonomie déposé pour consultations publiques ne vous ont pas plu. Nous en sommes fort désolés. Nous le sommes d'autant plus que nous partageons l’objectif que vous avancez dans le cadre de cette importante réforme : mieux servir nos aînés en perte d’autonomie, et ce, peu importe leur lieu de résidence.

Cela dit, puisque nous étions invités, nous nous sommes permis de prendre la parole afin d'identifier certains enjeux et questionnements qui nous préoccupent. De manière plus spécifique, il nous apparaît incontournable de déposer une évaluation complète d'une initiative aussi importante si nous voulons être en mesure d'en débattre sur des bases solides. C'est dans ce contexte que nous avons, à grands traits, effectué une « évaluation maison » des coûts liés à la mise en place de l'assurance autonomie. Lors de notre présentation en commission parlementaire, nous avons été à même de constater que vous ne contredisiez pas les chiffres présentés, pas plus que vous ne l'avez fait par la suite.

Pour mémoire, voici donc les paramètres de notre évaluation :

  • Nous prenons pour fins de calcul seulement 200 000 aînés sur les 725 000 admissibles à l'assurance autonomie, soit les cas les plus lourds, en calculant pour chacun d'eux une seule visite par jour, bien que plusieurs de ces cas vont en nécessiter davantage.
  • Nous n'intégrons pas dans notre calcul l'ensemble des frais administratifs qui seront nécessaires pour gérer ces travailleurs à domicile, pas plus que les frais de transport, d'évaluation de la clientèle ou d'informatisation.
  • Dans notre calcul, les 525 000 autres personnes admissibles à l'assurance autonomie ne reçoivent aucune visite ni service dans l'année, ce qui ne sera évidemment pas le cas.
  • Nous évaluons à trois le nombre de visites par jour que peut réaliser en moyenne un travailleur, en tenant compte des équipes de coordination que l'on retrouve dans chaque CLSC. Comme un employé travaille 220 jours par année, un travailleur réalisera en moyenne 660 visites par année.
  • Pour couvrir seulement les 200 000 aînés qui recevront une visite par jour, cela prend 73 millions de visites annuellement. En nombre de travailleurs, cela signifie environ 111 000 travailleurs à 40 000 $ de salaire annuel. On arrive à un coût de mesure de 4,4 milliards, duquel on retire le milliard déjà investi par l'actuel programme de maintien à domicile, soit un coût additionnel évalué à 3,4 milliards.
  • Nous estimons le coût de la mesure et non qui, du gouvernement, des contribuables ou des aînés, en assumera les frais. Cela dépendra, et vous l'avez dit avec justesse, du niveau de couverture que le gouvernement offrira aux bénéficiaires.

Dans ce contexte, il nous apparaît difficile de soutenir totalement une telle initiative, aussi louable soit-elle, sans avoir au préalable une analyse financière claire de même qu’un portrait des risques de tous types qu’elle pourrait entraîner.  Dans les faits, très peu de gens s’opposent à l’objectif de votre projet, mais plusieurs s’inquiètent des conséquences de son application. Loin de nous l’idée de penser que vous n’avez pas déjà analysé les impacts de votre réforme. C'est possiblement le contraire, et c'est sur ces bases que nous souhaitons que le débat public puisse continuer.

De la même manière, le Regroupement québécois des résidences pour aînés était largement en faveur du projet de loi instaurant la certification de notre industrie. Mais son implantation laborieuse, souvent incompatible avec la réalité des résidences et les besoins de leurs résidents, en a surpris plusieurs…

Nous aimerions par ailleurs partager avec vous quelques pistes de réflexion, au-delà de toute partisannerie :

  1. Est-ce que l’universalisation des soins à domicile pour les aînés n’est pas déjà enchâssée dans une loi, mais non appliquée par manque de ressources financières ?
  2. Est-ce que les programmes actuels de maintien et de services à domicile sont appliqués dans les CSSS de façon efficace et uniforme et en considérant les meilleures pratiques ?
  3. Est-ce que le programme de crédit d’impôt pour maintien à domicile, modulable selon le revenu des personnes, pourrait accomplir le même objectif s’il était offert universellement et lié au système informatique du MSSS ? Ne pourrait-on pas ainsi éviter la création d'une nouvelle structure gouvernementale ?
  4. Est-ce qu’un nouveau programme gouvernemental tel que celui présenté pourrait faire exploser les coûts en créant une pression salariale, structurelle et normative chez les nombreux groupes offrant déjà des services aux aînés en perte d’autonomie incluant les familles, les groupes d’économie sociale, les groupes de bénévoles, les RPA et les autres préposés aux services à domicile (tel qu’on l’a vu par exemple dans le cadre des programmes de garderie de tous types) ?
  5. Est-ce qu’il y aurait des façons de réduire les coûts liés à ce programme ou d’en augmenter l’efficacité en offrant des allocations aux CSSS selon le nombre d’heures d'assistance donnée, le nombre d’évaluations SMAF effectuées et/ou le nombre de personnes desservies ?
  6. Est-ce que le MSSS pourrait entrevoir la possibilité d’impartir l’ensemble, ou une partie des actions nécessaires pour servir la personne en perte d’autonomie désireuse de demeurer le plus longtemps possible hors du milieu institutionnel (à l’exception bien sûr du contrôle de la qualité) ?
  7. Est-ce que le MSSS est la seule instance à pouvoir identifier, évaluer et corroborer un plan d’intervention à la satisfaction de l’aîné, et coordonner ensuite toutes les actions convenues?

Force est d’admettre qu’il est difficile de distinguer le vrai du faux lorsqu’on nous parle d'abord de capitalisation du programme, ensuite d'effets neutres financièrement, puis plus tard d’économies à plus long terme si aucune action n’est prise rapidement. Tout cela est basé sur quelles hypothèses?  Le Livre blanc nous parle maintenant d’un coût majoré de 100 millions de dollars par année pendant 5 ans, puis de 150 millions par la suite ….. Encore une fois, le tout est basé sur quelles hypothèses ?

S'il nous manque beaucoup d’information, certains faits ne mentent pas :

  1. Il est très facile d’estimer le coût de l’ensemble des services de soins à domicile basé uniquement sur les chiffres indiqués dans le Livre blanc et sur les ratios de personnel et de visites à domicile actuellement en cours.
  2. Pour le gouvernement, les coûts pour une personne vivant en RPA et requérant deux heures d’assistance et de soins personnels sont de ± 50 $ par jour (incluant un service de supervision 24/7), alors qu’une visite de 30 à 60 minutes par jour à domicile, 7 jours sur 7, coûte au bas mot 60 $, en excluant les coûts administratifs et structuraux liés à la mise en place d'un nouveau programme.
  3. Plusieurs des ± 200 000 personnes souffrant de problèmes cognitifs de même que des ± 100 000 autres ayant besoin de plus de trois visites par jour pour assurer leur sécurité continueront d’avoir besoin d’un environnement plus encadré.  Bon nombre de ces dernières seraient mieux servies dans un environnement moins institutionnel, comme en RPA.
  4. Les RPA continueront d’être le libre choix de plusieurs personnes âgées non seulement par besoin de sécurité, d’assistance, de soins, d’autonomie et de confort, mais aussi et souvent par besoin de socialisation. On est trop souvent seul quand on vieillit.

Voilà quelques pistes de réflexion que nous vous soumettons humblement. Notre objectif est limpide : participer au débat public que vous avez suscité. D'ailleurs, votre apport est majeur : il est grand temps que nous nous demandions, collectivement, ce que nous devons faire pour prendre mieux soin de ceux et celles qui ont bâti le Québec. Jamais notre objectif n'aura été de vous nuire, mais plutôt de répondre à l'appel que vous nous avez lancé de participer à cette importante discussion publique.

Espérant le tout à votre convenance, nous vous prions d'agréer, Monsieur le Ministre, l'expression de notre haute considération.

Luc Maurice, président du conseil

Yves Desjardins, président - directeur général

Regroupement québécois des résidences pour aînés

 

Votre dévoué Luc Maurice.

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Monsieur
Analyse, démonstration, commentaires et pistes de solutions.
Le tout formulé d'une manière concise, précise, réaliste, claire, compréhensible et directe.
La table est dressée pour un véritable échange sans virvoltage inutile.
Bravo et mes respectueux hommages monsieur Luc Maurice.
Réal Gosselin

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Monsieur Maurice,
Je tiens à vous féliciter pour votre courage et votre volonté à, définitivement, faire en sorte que les personnes vieillissantes aient droit aux meilleurs services possibles et ce, basé sur une analyse financière concrète et réaliste que vous maîtrisez bien, grâce à une expertise de pointe finement développée dans ce domaine au fil de vos années au titre de gestionnaire.
Lorsque l'on parle de gouvernance participative, c'est exactement de cela que l'on parle. Une implication concrète et sentie de parties prenantes qui savent amener une réflexion analytique en profondeur à propos d'enjeu aussi important et incontournable pour le bien-être d'une partie grandissante de notre société.
Le fait que votre réponse soit aussi descriptive et articulée permet justement au gouvernement de travailler de pair AVEC des experts de ce domaine et, du même souffle, d'informer intelligemment les citoyens, autres parties prenantes essentielles à la teneur de débat public.
Merci pour votre implication en mon nom personnel et au nom de mes propres parents (dont ma propre maman qui vit actuellement une perte d'autonomie importante dû à un AVC).
Jo-Anne Grandmont

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Monsieur Maurice

La lecture de votre lettre au ministre m'aura permis une plus grande compréhension des enjeux concernant le livre blanc de l'assurance autonomie.
Votre évaluation maison des coûts est éloquente, vos pistes de réflexion méritent considération de la part du ministre. Je suis de ceux qui croient qu'il faut éviter l'escalade des coûts bureaucratique et centrer les ressources destinées à nos ainées, par l'entremise de loi et de structures existantes.
Souvent les divergences émanent de la culture bureaucratique gouvernementale qui est rarement compatible avec celle du privé.
Je suis persuadé que vous allez trouver le moyen pour que l'état et le privé collaborent mieux, car vous êtes un inconditionnel du bien-être des personnes vieillissantes.
À une certaine époque, je vivais seul avec mes trois filles dont la plus jeune est handicapée (Spina Bifida). J'ai hébergé ma mère qui ne pouvait plus vivre seule, jusqu'à son décès. Mon père est décédé en février dernier à l'âge vénérable de 92 ans. Ses expériences de vie ont fait de moi une meilleure personne, merci à eux. Aujourd'hui j'ai rencontré sans le rencontrer un homme de grande valeur, vous monsieur Maurice.
Votre entreprise à une âme et je demeure à votre disposition pour participer à sa sauvegarde.
Cordialement
André Trottier

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    @André Trottier
    Je vous remercie sincèrement pour votre soutien! J’espère que Mr. Le ministre comprendra tout autant que vous le sens de mes paroles.
    Sachez que j’ai été profondément touché par votre commentaire. Votre histoire est admirable et je pense avoir, moi aussi, rencontré, sans le rencontrer, un homme de grande valeur.

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