Luc Maurice

VOYAGE VERS L’ALASKA: ÉTAPE 2 – DE CLOVA À MARATHON (1255 KM)

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Après avoir ravitaillé nos machines en huile synthétique et en carburant, le trajet entre Clova et Amos s’est déroulé sans encombres, sur des sentiers magnifiques et à bonne vitesse. C’est après que l’aventure a commencé...

 

ÉTAPE 2: DE CLOVA À MARATHON - 1255 KM

"Nous nous sommes rendus au village de La Reine, « Capitale du Bout du Monde », situé à 1 km des limites Est de l’Ontario. Sur nos cartes, il y avait une piste de motoneige qui longeait une voie ferrée abandonnée jusqu’à Cochrane mais nous nous sommes vite rendu compte que cette piste était fermée. Nous sommes donc montés sur la voie ferrée et j’ai ouvert une piste tout le long, à une vitesse moyenne de 55 km.

Luc Maurice, en motoneige en Alaska

Luc Maurice, en motoneige en Alaska

La voie ne comportait aucun rail mais les quatre ou cinq ponts surplombant les nombreuses rivières du nord de l’Ontario étaient encore présents. Le troisième de ces ponts devait mesurer entre quatre et six cents pied de longueur et surplombait une rivière au moins cent pieds plus bas. Or ce dernier n’avait aucun garde-corps, pas même une petite bordure en bois sur les côtés ! Il y avait simplement des tailles alignées et surtout des accumulations irrégulières de neige provenant des bourrasques de vent.

Luc Maurice, en motoneige en Alaska

Luc Maurice, en motoneige en Alaska

Je dois admettre que c’est à cet endroit que j’ai eu la peur de ma vie ! Pour la première fois, je souffrais d’un vertige extrême, un phénomène qui m’était inconnu jusqu’à ce jour. J’ai circulé à 3 km/h à peine pour me rendre jusqu’au bout, en me concentrant sur une ligne imaginaire au centre du pont mais les lames de neige et le vent me poussaient constamment vers la droite. Plus tard à Cochrane, on nous a dit qu’en 2003, quelqu’un s’était grièvement blessé en tombant de ce même pont en motoneige !
Presque arrivés à Cochrane, il y avait une dernière rivière à traverser mais le pont abandonné était impraticable et la rivière n’était pas gelée. Une dame très sympathique nous a guidé par téléphone ! Une fois arrivés, la température est descendue à -35°C. Nous avons donc décidé d’y dormir.

Après trois jours d’aventure, des averses de neige ont été annoncées dans les 48 h. Gaétan, qui devait revenir seul au Québec, décida de rentrer. De mon côté, j’appelais ma conjointe tous les soirs afin qu’elle me transmette, via Internet, les prévisions météorologiques du lendemain, ainsi que les quantités de neige au sol plus à l’ouest. Je suis donc parti de Cochrane seul. De Kapuskasing à Hearst, les conditions étaient bonnes mais après quatre journées de motoneige, j’étais passablement fatigué. J’ai donc décidé de coucher là et me reposer.

 

Le lendemain, j’ai bifurqué vers Marathon, situé au nord du lac Supérieur. Il a neigé très fort toute la journée et j’ai dû progresser en hors-piste, m’égarant au passage. J’ai travaillé dur et rendu à la mi-journée, mes vêtements étaient trempés. Je me suis retourné à deux reprises en frappant une roche sous la neige puis en prenant des bancs de neige trop importants de côté, mais heureusement, sans dégâts.

Luc Maurice, en voyage en Alaska

Luc Maurice, en voyage en Alaska

À 16 h, la malchance s’acharne sur moi : mon ordinateur de bord cesse de fonctionner. Tout ce qui est électrique tombe en panne... Plus de lumière, plus d’odomètre, plus de poignées chauffantes ! J’ai dû redémarrer la motoneige à l’aide du dispositif manuel, en espérant que le moteur ne me laisse pas tomber au milieu de cette immense forêt. J’ai conduis dans le noir d’une main, tenant de l’autre une lampe de poche très puissante qui m’a permis de m’éclairer trois heures durant. Ce furent deux heures et demie d’enfer, à 20 km/h. Je me suis perdu. J’ai rebroussé chemin quatre fois, perdant au moins 50 km. J’ai utilisé ma dernière réserve de 20 litres d’essence. Heureusement, en suivant une voie ferrée abandonnée puis, par prudence, un sentier non balisé, je suis arrivé à Manitouwadge deux heures plus tard par -35° C, exténué mais très heureux de ne pas avoir à coucher seul dans cette tempête.

Luc Maurice, en motoneige en Alaska

Luc Maurice, en motoneige en Alaska

Le lendemain, le corps fatigué, je découvre que ma panne électrique est due... à un simple fusible grillé ! Mais la chance finit par me sourire. Je rencontre Neil, mineur et motoneigiste, dont je loue les services pour me guider jusqu’à Marathon. Nous partons donc sur les sentiers locaux qu’il connaît par cœur.
En roulant ensemble sur une voie ferrée abandonnée, celle-là même que j’avais décidé d’éviter la veille dans le noir, j’ai compris que mon intuition avait été la bonne car il manquait deux ponts ! Je n’ose même pas penser à ce qui aurait pu arriver, avec ma petite lampe de poche, alors que je ne voyais qu’à 15 pieds devant moi...
J’ai été surpris de découvrir un si grand nombre de voies ferrées abandonnées dans le nord de l’Ontario. Il y en partout. C’est dû au fait qu’au début du XXe siècle, on posait des voies ferrées, avant même de faire les chemins, afin de desservir les mines et les moulins à scie du nord. Aujourd’hui abandonnées, elles constituent souvent un grand danger car il y a beaucoup de ponts qui ont totalement disparu ou ont été laissés à l’abandon, sans aucune vérification !
Je suis arrivé à Marathon vers 11 h où j’ai effectué quelques réglages sur ma motoneige.

En motoneige en Alaska

En motoneige en Alaska

QUELQUES LEÇONS IMPORTANTES:

- C’est dans ces moments difficiles qu’il faut concentrer ses énergies sur le moment présent, prendre une grande respiration et se dire qu’un tel voyage n’est pas seulement physique mais aussi mental.

- Il faut prévoir un plan A, un plan B et un plan C, et ne pas paniquer. Après tout, le pire qui puisse arriver, c’est de s’arrêter, faire un feu puis passer la nuit à marcher autour jusqu’à ce que la clarté revienne, sauf qu’elle arrive à 8 h du matin et non pas à 5 h ! Si toutefois j’avais eu besoin d’une aide extérieure, je savais que je pouvais toujours recourir à mon téléphone satellite.

J’aurais dû m’arrêter avant, prendre le temps d’évaluer les alternatives, dormir puis repartir tôt le lendemain et donc être beaucoup plus en forme, avec beaucoup plus d’heures de lumière du jour.

-J’aurais dû planifier ce voyage au moins deux semaines plus tard dans la saison de sorte que toutes les associations de motoneigistes soient en mesure d’avoir des sentiers en meilleure condition.

- J’avais également beaucoup trop de bagages avec moi, donc trop de poids.

- J’étais trop habillé pour du hors piste car on y travaille beaucoup plus fort physiquement.

- Dorénavant, je conserverai tous les équipements à batterie dans mon manteau, même si c’est un peu lourd, car elles gèlent beaucoup trop vite au-delà de -30° C.

- Enfin, le hors piste, c’est tellement plus sage à deux ! Mais, je ne sais pas pourquoi, il y a quelque chose en moi qui aime relever ces défis-la !"

Luc Maurice

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